« Nous avons descendu l’escalier d’acier en colimaçon qui mène à la bibliothèque, j’ai trouvé un grand volume de reproductions de Vélasquez, et nous nous sommes assis côte à côte pour en tourner les pages pendant quinze minutes, quart d’heure palpitant – et édifiant pour elle comme pour moi. Elle, elle découvrait Vélasquez, et moi je redécouvrais l’imbécillité délicieuse du désir érotique. Mais quel verbiage ! Et que je lui montre Kafka, et que je lui montre Vélasquez… pourquoi fait-on ces choses ? Ma foi, c’est qu’il faut bien faire quelque chose, justement ; ce sont les voiles pudiques de la danse amoureuse. À ne pas confondre avec la séduction. Il ne s’agit pas de séduction. Ce qu’on déguise, c’est son mobile même, le désir érotique à l’état pur. Les voiles dissimulent la pulsion aveugle. Pendant qu’on babille, on se figure à tort, comme elle, qu’on sait ce qu’on fait. Sauf qu’on n’est pas en train de s’entretenir avec un avocat ou un médecin pour savoir si on va recourir à ses services ; là, rien de ce qui va se dire ne changera le cours des choses. On sait où on veut en venir, on sait qu’on va y venir et que rien ne vous arrêtera. Rien de ce qui va se dire n’y changera quoi que ce soit.
La farce que la biologie joue aux humains, c’est qu’ils sont intimes avant de savoir quoi que ce soit l’un de l’autre. À l’origine, on comprend tout. On est attiré par la surface de l’autre, mais on le saisit d’instinct dans la plénitude de son volume. Il n’est pas l’attirance soit symétrique : elle est attirée par ceci, toi par cela. C’est épidermique, ça relève de la curiosité, et puis crac, le volume apparaît. C’est plaisant qu’elle soit cubaine, que sa grand-mère soit ci, que son grand-père soit ça, c’est sympathique que je joue du piano et que je possède un manuscrit de Kafka, mais ce n’est qu’un détour par rapport à notre destination commune. Ça fait partie de l’enchantement, sans doute, mais je m’en passerais volontiers. Moi, le sexe suffit à m’enchanter. »
Philip Roth (né en 1933), La bête qui meurt - traduction de Josée Kamoun
Le Bernin (1598 - 1680), Le rapt de Proserpine (détail)