"J'attendis le bus devant l'église, en compagnie de deux religieuses disparaissant sous l'étoffe lourde et grossière de ces volumineux habits noirs que je n'avais jamais eu l'occasion d'étudier d'aussi près. À cette époque, une robe de nonne tombait jusqu'aux pieds, et ce détail - ainsi que l'arceau de tissu empesé, d'un blanc étincelant, qui encadrait sévèrement leurs visages en leur interdisant toute vision latérale, guimpe rigide enserrant le crâne, les oreilles, le menton et la nuque, et elle-même assujettie à un sous-voile blanc - faisait des religieuses en costume traditionnel les créatures à l'aspect le plus moyenâgeux qu'il m'ait été donné de voir, plus déconcertantes encore que les prêtres aux lugubres allures de croque-morts. [...]
Ces deux religieuses comptaient sans doute parmi celles qui réglaient la vie des orphelins et enseignaient à l'école de la paroisse. Ni l'une ni l'autre ne faisait attention à moi et, sans la compagnie d'un petit facétieux comme Earl Axman, je n'osais les regarder qu'à la dérobée. [...] Malgré la gravité de ma mission secrète, cet après-midi là, malgré ses enjeux, j'étais incapable de me trouver à rpoximité d'une nonne, et a fortiori de deux, sans me vautrer dans des pensées plutôt crapuleuses de petit Juif.
Les deux religieuses prirent les sièges situés immédiatement derrière le chauffeur, et, bien que la plupart aient été vides, je m'assis de l'autre côté du couloir central, sur le siège le plus proche du tourniquet et de l'urne à monnaie. Je n'avais pas l'intention de m'y installer au départ, je ne comprenais pas pourquoi je l'avais fait, mais au lieu de changer de place pour me préserver de ma propre curiosité débridée, j'ouvris mon cahier en feignant de faire mes devoirs. J'espérais tout en le redoutant les entendre parler catholique."
Philip Roth (né en 1933), Le Complot contre l'Amérique - traduction de Josée Kamoun
Jean-Paul Lemieux (1904 - 1990), Les Ursulines