« Moi qui ai eu tant de femmes, qui aurais peut-être pu avoir toutes celles que j'aurais voulues (mais j'en ai voulu si peu, me détournant à la moindre difficulté, au moindre retard), celles que j'ai aimées, je ne l'ai fait que dans un délire de persécution.
Pendant le temps que je les aimais, je croyais qu'elles ne m'aimaient pas, qu'elles me trompaient, qu'elles n'exerçaient sur moi qu'un caprice infime et dérisoire. [...]
Quand je constatais que toutes ces suppositions étaient erronées, que j'étais admiré, préféré, adoré, je sentais un grand malaise, comme un homme gêné dans une fonction trop importante. Cela me désorientait d'être le pôle positif, d'être le maître, l'homme, le dispensateur. Je m'étonnais de tout donner. Je m'effarais comme un faux dieu qui aurait eu de l'honnêteté. Je passais la main derrière mon dos et je ne sentais aucun support, aucune justification. [...]
Au fond, non pas délire de persécution, mais sentiment de ma véritable infériorité.
Ou de l'infériorité de tout être devant la demande.
J'ai vécu frissonnant de doute dans l'ombre d'un autre homme que je n'ai jamais été. »
