« La ville m’envoûtait, je la parcourais en tous sens et son immensité ne parvenait jamais à épuiser ma force de curiosité, d’observation, de jouissance, d’horreur aussi. […] Tout m’était bon, les lignes et les couleurs. Les figures des passants et les figures des maisons recevaient la même lumière, diffuse, humanisée, tout à fait assimilée à l’enfer humain dont elle semblait, dans le plafond bas du ciel, dans le gris opaque, la réverbération exténuée. Dans cet air humide, liquide, les couleurs étaient rares et choyées. […] C’était soudain un mur de briques d’un rose malade mais obstiné qui s’efforçait vers l’orange et dans un secret triomphe parvenait à le suggérer ; ou bien un beige qui cherchait à me rendre la jouissance de ce « tabac d’Espagne » que j’avais savouré déjà à Aterbury. […] Ces beiges qui s’ensoleillaient dans la bruine, ces roses qui rougeoyaient et découvraient parfois dans leur cœur un pistil de carmin, cela était soutenu par la belle robe baie des grands et forts chevaux pattus et par le cuivre de leurs superbes harnais. »
Pierre Drieu la Rochelle (1893 – 1945), Mémoires de Dirk Raspe
Johannes Vermeer (1632 - 1675), Vue de Delft
Ces Mémoires, qui sont ceux d’un personnage fictif inspiré par Van Gogh, ont été écrits durant le dernier hiver de la Seconde guerre mondiale ; les quatre premières parties ont été publiées chez Gallimard en 1966, trois autres auraient dû suivre.
Hanté par l’idée que la France sombre dans la décadence et que seule l’Allemagne aura la force de lui insuffler l’énergie nécessaire à un renouveau, Drieu s’engage avec conviction dans la Collaboration. A la fin de la guerre il écrit dans Exorde, à l’attention des réseaux résistants :
