"Le jour de Noël est passé, et son bien-aimé Henry est mort depuis trois mois. Trois mois selon le calendrier, trois battements de la paupière de Dieu, trois éternités à l'intérieur de la maison d'Emmeline aux rideaux tirés, où personne n'a plus le droit d'entrer. Trois poules françaises, Quatre oiseaux colley, Cinq anneaux d'or... des preuves improbables d'amour vrai, chantées avec exubérance dans la maison voisine. Comment se fait-il qu'elle entende ces voix aujourd'hui ? Elle ne les a jamais entendues avant... Une voix de femme aiguë et, en parfait contrepoint, le baryton sonore d'un homme... Il y a trois mois de cela Henry foulait cette terre, il y a trois mois qu'il y a été enseveli. Plus s'éloigne la date de sa mort, plus elle pense à lui, plus ses pensées se chargent d'émotions. Comparés à lui, tous les hommes sont égoïstes et sournois; comparés au corps droit et musclé d'Henry, tous les hommes semblent difformes. Combien elle souffre - comme si une serre pressait son tendre coeur d'une étreinte calleuse - de l'imaginer se liquéfiant dans la tombe, son cher visage se mêlant à la glaise, son crâne, qui naguère abritait tant de passion et de sincérité, devenu un coquillage vide abandonné aux vers pour qu'ils y pullulent. Elle sait qu'elle est stupide d'évoquer des images aussi brutales, de se torturer ainsi quand elle devrait attendre le jour heureux où ils se retrouveront... Mais le Christ reviendra-t-Il sur terre durant sa vie ? Elle en doute fort. Mille ans peuvent passer avant qu'elle ne revoie son visage. Le dernier Noël, ils avaient marché dans les rues, côte à côte, en parlant des Évangiles tandis que tout le monde était chez soi, en train de jouer à des jeux de société. Henry venait de lire... que venait-il de lire ? Il venait toujours de lire quelque chose et brûlait de le lui faire partager avant qu'il ne l'oublie... [...] Aimait-elle le taquiner ? Oui, elle doit avoir aimé cela. Tant d'après-midi ensoleillés elle l'a laissé repartir plongé dans la perplexité, alors qu'elle aurait dû l'embrasser, jeter ses bras autour de lui, presser sa joue contre la sienne, lui dire qu'elle le vénérait... Elle s'essuie le visage sur sa manche, et espère que Dieu comprendra. [...] Henry a dit un jour : "Il est effrayant de penser avec quelle facilité on peut passer sa vie à satisfaire des appétits animaux." Quant à elle, peut-être passera-t-elle le restant de sa vie à se rappeler tout ce qu'Henry a dit."
Michel Faber (né en 1960), La rose pourpre et le lys - traduction de Guillemette de Saint-Aubin