""[...] Est-ce que nous serions, nous autres, les vieux, les seuls à réfléchir à deux fois à l'avenir ?"
Il se sentit discrètement flatté d'être inclus dans le compliment. Mais, à étudier son visage, il ne put véritablement savoir si elle pensait à lui en particulier ou aux personnes âgées en général. Et à présent voilà qu'elle repartait sur sa lancée.
"On aurait pu croire que les jeunes seraient plus avisés. Parce que eux, ils seront encore là dans cinquante ans. Pas nous."
- Non, pas nous", approuva lugubrement Garnett. Il s'efforçait de ne pas trop penser à ses plantations de châtaigniers envahies de mauvaises herbes, à l'abandon, et agitant leurs feuilles - résultat d'un croisement soigneux - tels de petits drapeaux de reddition dans un monde qui n'aurait même aucun souvenir de ce qui était en jeu. Qui s'intéresserait à son projet une fois qu'il serait mort ? Personne. Absolument personne. Il avait si longtemps tenu cette vérité à distance qu'il faillit pleurer de soulagement de pouvoir en appréhender le chagrin simple et honnête. Il posa les mains sur ses genoux, inspira, souffla. Allons ! Que ce cerisier lui tombe dessus maintenant, qu'on en finisse. Quelle importance cela avait-il ?
"Excusez-moi, monsieur, est-ce que je suis bien sur la H6 ?
- Normalement, oui, répondit Garnett, si les imbéciles qui dirigent le service d'ambulances 911 n'avaient pas décidé de mettre un panneau indiquant "Passage du Pré-au-Ruisseau"."
Le jeune homme le regarda, un peu saisi. [...] "Se pointer un beau jour dans le coin et foutre une pancarte en métal peint en vert ne transforme pas une route de campagne à travers champs en quelque chose qu'elle n'est pas. J'ai toujours pensé que les gens du service d'ambulances 911 devaient être de Roanoke."
Le jeune eut l'air encore plus surpris. "Je suis de Roanoke.
- Tiens donc, lui dit Garnett, alors voilà, vous êtes servi.
- Mais, dit le jeune homme, balançant entre perplexité et agacement, est-ce qu'on est sur la H6 ou pas ?
- Qui ça regarde et pour chercher qui ?" demanda Garnett. [...]"
Le jeune homme, la tête penchée et la bouche entrouverte, semblait à court de questions et de réponses. Quelle que soit sa mission auprès de Nannie, il n'allait pas s'en ouvrir à Garnett.
"C'est bon, allez-y donc, dit Garnett pour finir. C'est tout là-haut. La boîte aux lettres de traviole qui dépasse du talus, avec les fleurs à papillons autour.
- C'est Nannie Rawley ? demanda le garçon, pratiquement hors de lui.
- Mais non, dit patiemment Garnett en secouant la tête tandis qu'il tournait la clef de contact. C'est sa boîte aux lettres."
Barbara Kingsolver (née en 1955), Un été prodigue - traduction de Guillemette Belleteste