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Renoncement

"Nous étions sur une longue plage déserte, au bord de l'eau. Au-dessus de nous la zone de sable remontait brusquement, arrêtant court l'horizon, de sorte que nous étions comme dans un étroit couloir de sable entre deux larges coulées de mer et de ciel. [...] il y avait Jeanne avec son visage résigné et fermé, qui pourtant s'entrouvrait encore aux yeux, yeux encore lointainement affamés de moi, de quelque chose en moi. Dans l'effort qu'elle faisait pour frotter sa peau poncée d'athlétesse, ses lèvres s'entrouvraient sur ses admirables dents qui disaient comme l'éternité du beau humain, ses dents si pures, si fortes, qui dureraient si longtemps dans la tombe, plus longtemps que la chair de ses seins. Ses seins étaient là dans le vent et le soleil, si jeunes, si pleins. Le lait déjà s'y composait.
Moi, j'avais aussi de bonnes dents comme ma mère en avait. Et si nous avions cet enfant, il aurait aussi de bonnes dents, comme elle, comme moi. Il rirait ou elle rirait au soleil. Mystère du sexe; déjà ce sexe était décidé dans ce ventre-là. [...]
La vie était devant moi et je refusais la vie. Car je savais que ma décision ne changerait pas. Jeanne le savait aussi et elle était aussi décidée que moi à me suivre dans ma décision. Il y avait en moi un terrible refus de vie, de l'amour. J'admirais Jeanne et je n'aimais pas Jeanne. Je voyais sa beauté et je voyais les défauts de sa beauté; je voyais son caractère droit et les étroitesses où s'étranglait cette droiture. Il y avait une impuissance en moi à la recevoir des grandes mains pourtant magnanimes des dieux. Il m'aurait suffi d'un petit effort pour à ce moment frapper le monde, en faire jaillir une source. Je n'avais qu'un petit mouvement à faire dans mon coeur pour briser une digue, fendre une écluse : la source de l'amour jaillirait. A jamais Jeanne serait transfigurée, exaltée; elle deviendrait la mère du genre humain. J'étais Dieu, je pouvais continuer ou arrêter la création.
[...] Mais dans la vie, il y a aussi la négation de la vie. Il y avait en moi cette appétit de solitude, de pureté, d'immobilité. Noli me tangere. Je ne ferai plus jamais l'amour avec Jeanne. Sa chair si proche était désormais lointaine. Avais-je jamais pénétré cette chair, fécondé cette chair ? Je me rappelais ces délices dans le charmant appartement. Comment avais-je pu ? Je n'aimais pas Jeanne, je n'aimais pas la femme. Je ne toucherais plus Jeanne, elle ne me toucherait plus. Noli me tangere."

Pierre Drieu la Rochelle (1893 - 1945), "Journal d'un délicat" - Histoires déplaisantes


Titien (1490 -  1576), Noli me tangere
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H
Noli me tangere ? que d'impatience !
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