"- Aimeriez-vous entendre ce choral ? - Oui, beaucoup, chérie. Lorsque le disque eut achevé sa redoutable course, il réclama courageusement le Voi che sapete. Elle remercia d'un sourire, heureuse qu'il eût demandé lui-même leur air, l'indicatif de leur amour. Pendant que sévissait la cantatrice viennoise, il se disait qu'il aurait pu être ministre ou tout au moins ambassadeur en ce moment au lieu d'écouter ce disque tout en se demandant quoi inventer tout à l'heure pour injecter de la vie à cette pauvrette qui aurait été si heureuse, ambassadrice et sottement respectée. [...] L'air de Mozart terminé, il dit qu'il adorait cette musique si tendre, comme navrée de bonheur. Il ne savait pas trop ce qu'il disait, mais peu importait. Avec elle, c'était l'intonation qui comptait. - Encore le Voi che sapete, demanda-t-il pour faire bon poids, et il retint un triste rire nerveux en la voyant s'empresser. Le gramophone dûment remonté, elle s'étendit sur le lit, le regarda. Alors, il s'exécuta. Muni de son long nez et de ses yeux cernés, il s'allongea auprès d'elle, ressentant avec force la misère de leur vie tandis que l'air de Mozart, leur hymne national, emplissait Ariane de sentiments, lui faisait sentir combien elle aimait son merveilleux. La cantatrice s'étant soudain mise à barytonner ce qu'était amour puis à le mugir avec une mélancolie massive comme si elle allait vomir, Ariane s'excusa de ne pas avoir assez remonté le ressort. Prompt à saisir l'occasion il l'empêcha de se lever, bondit hors du lit, tourna la manivelle avec une telle cruauté que le ressort claqua. Il s'excusa, dit qu'il était désolé. Bon débarras, morte la bête. Revenu auprès d'elle, il ne sut quoi lui dire. La laisser parler ? Mais alors il y aurait les souvenirs d'enfance ou les histoires de bêtes. Le plus pratique était de la prendre."