"Alain avait eu, à dix-huit ans, une figure régulière où il y avait de la beauté. Cette beauté avait paru une promesse dont il s'était enivré. Il se rappelait le tressaillement des femmes quand alors il entrait quelque part. Il y avait surtout dans la large structure de son visage quelque chose d'infrangible qu'il regardait avec fierté, le matin, après une nuit d'orgie. Il en avait tiré longtemps un sentiment d'impunité. Mais aujourd'hui... Bien sûr, il y avait toujours la base solide des os, mais cela même semblait atteint, comme une carcasse d'acier gondolée, tordue par l'incendie. [...] Et dans la glace, il regarda encore derrière son épaule. Cette chambre vide, cette solitude... Il eut un immense frisson qui l'empoigna au creux des reins, en pleine moelle et qui courut de ses pieds à sa tête en foudre de glace : la mort lui fut tout à fait présente. C'était la solitude, il en avait menacé la vie comme d'un couteau et maintenant ce couteau s'était retourné et lui transperçait les entrailles. Plus personne, plus aucun espoir. Un isolement irrémédiable. Dorothy à New York, elle avait jeté sa lettre au feu et était allée danser avec un homme solide, sain, riche, qui la protégeait, qui la tenait. Lydia, sur le bateau, entourée de gigolos. Son frisson s'accentua encore quand il reçut l'image de ce bateau qui s'enfonçait comme une coquille de noix dans l'affreuse nuit de novembre, dans l'affreuse cuvette noire, flagellée de vents polaires." Pierre Drieu la Rochelle (1893 - 1945), Le feu follet
Jacques Rigaut, qui inspira le personnage d'Alain, photographié par Man Ray
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Drieu la Rochelle, auteur en 1926 avec Rigaut et Paul Chadourne du cadavre exquis Et puis merde !
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Maurice Ronet dans le rôle d'Alain - Le feu follet, film de Louis Malle sorti en 1963