"(Pour le livre de la joie.) Il allait au cimetière, il avait senti soudain au fond de lui-même un immense besoin d'y aller. Il fallait qu'il passât quelques instants près de celle qu'il avait aimée. Une jeune femme le dépassa dont les sandales à semelles de bois claquaient sur le chemin montant. Il regardait jouer les muscles de ses mollets. Elle avait de belles jambes. Il pensa à la douceur que ce serait de lui parler, de se promener près d'elle. Il ralentit le pas. Mais quand elle disparut au tournant de la route et qu'il fut sûr qu'elle ne pouvait l'entendre, il l'appela et lui envoya un baiser. Et puis il entra au cimetière. Longtemps il resta assis sur la tombe, et quelquefois se penchait, baisait la tombe passionnément. Ses dents crissaient sur le granit. Chaque fois qu'il relevait la tête, il regardait tout autour de lui, s'assurant que personne ne pouvait le voir. Non, il était bien seul... Il baisait la pierre encore une fois. Il redescendit au village et alors seulement il fut saisi par le sentiment de l'étrangeté de ce qu'il venait de faire. Il pensait à cette sorte de fou qu'on est quand on est seul dès qu'on n'est plus surveillé par les autres."
Jean Guéhenno (1890 - 1978), Journal des années noires