J'ai dit que c'étaient Pélagia et le sens de la beauté qui m'avaient ramené chez moi, mais je n'ai pas parlé du sens de la beauté. Une fois, près du col de Metsovo, en décembre, par moins vingt parce qu'il n'y avait pas de nuages, les Italiens ont lâché une fusée éclairante. Elle a explosé dans une cascade de lumière bleue qui se détachait sur la pleine lune et les étincelles se sont déposées lentement sur la terre comme des âmes d'anges qui ne voulaient pas descendre. Pendant que le petit soleil de magnésium planait et resplendisait, les pins noirs sont sortis de leurs ombres timides comme si jusque-là ils étaient restés voilés à la façon des vierges et venaient de décider de se montrer tels qu'ils sont au paradis. La neige palpitait avec l'incandescence de la chasteté absolue de la glace, un mortier a craché désespérément et une chouette a ululé. Pour la première fois de ma vie j'ai frissonné d'autre chose que de froid : le monde s'était dépouillé de son enveloppe et se révélait énergie et lumière. Je souhaite guérir pour pouvoir retourner au front et connaître de nouveau, peut-être pour la dernière fois, le moment immaculé où j'ai vu le visage de Gabriel dans un instrument de guerre.
Louis de Bernières (né en 1954), La Mandoline du capitaine Corelli - traduction de Fanchita Gonzalez Batlle