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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 10:43

"L'innocence de New York n'était-elle donc qu'une simple attitude ? Sommes-nous des pharisiens ? se demanda Archer. Pour la première fois, il fut amené à réfléchir sur les principes qui l'avaient jusque là dirigé. Il passait pour une jeune homme qui ne craignait pas de se compromettre : son flirt avec cette pauvre petite Mrs. Thorley Rushworth lui avait donné quelque prestige romanesque. [...] L'aventure, en somme, ressemblait à celles que les jeunes gens de son âge avaient tous traversées et dont ils étaient sortis la conscience calme, convaincus qu'il y a un abîme entre les femmes qu'on aime d'un amour respectueux et les autres. Ils étaient encouragés dans cette manière de voir par leurs mères, leurs tantes et autres parentes : toutes pensaient comme Mrs. Archer que, dans ces affaires-là, les hommes apportent sans doute de la légèreté, mais qu'en somme la vraie faute vient toujours de la femme.

Archer commença à soupçonner que, dans la vie compliquée des vieilles sociétés européennes, riches, oisives, faciles, les problèmes d'amour étaient moins simples, moins nettement catalogués. Il n'était sans doute pas impossible d'imaginer, dans ces milieux indulgents, des cas où une femme sensible et délaissée se laisserait entraîner par la force des circonstances à nouer un de ces liens que la morale réprouve."

 

Edith Warton (1862 - 1937), Le Temps de l'innocence - traduction de Diane de Margerie

 

 

John Singer Sargent (1856 - 1925), Street in Venice

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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 05:28

"Il y avait des gens agglutinés près de l'entrée, des deux côtés, d'autres qui s'efforçaient de franchir les portes mais qui restaient apparemment intéressés par ce qui se passait à l'extérieur. Elle se fraya un chemin jusque sur le trottoir bondé. La circulation grossissait, des klaxons retentissaient. Elle se glissa le long d'une vitrine et leva les yeux vers la haute construction en fonte verte qui enjambe Pershing Avenue, ce segment de voie surélevée qui distribue la circulation de part et d'autre de la gare.

Un homme pendait là, au-dessus de la rue, la tête en bas. Il portait un costume classique, une jambe était repliée en l'air, les bras ballaient le long du corps. On apercevait à peine le harnais de sécurité qui sortait de son pantalon par la jambe tendue et qui était fixé à la rampe ornementée du viaduc.

Elle en avait entendu parler, de cet artiste de rue qu'on désignait comme l'Homme qui Tombe. Il était apparu plusieurs fois au cours de la semaine passée, à l'improviste, dans différents quartiers de la ville, suspendu à tel ou tel immeuble, toujours la tête en bas, en costume, cravate et chaussures de ville. Il les rappelait, bien sûr, ces moments terribles dans les tours en flammes, quand les gens tombaient ou se voyaient contraints de sauter. On l'avait vu suspendu à une balustrade dans un hall d'hôtel et la police l'avait expulsé d'une salle de concert et de deux ou trois immeubles d'habitation dotés de terrasses ou de toits accessibles.

La circulation s'était pratiquement immobilisée, maintenant. Il y avait des gens qui lui criaient des choses, indignés par ce spectacle qui mimait la désespérance humaine, le souffle ultime et fugace d'un corps et ce qu'il contenait. Qui contenait le regard du monde, pensa-t-elle. Il y avait là quelque chose d'atrocement clair, une chose que nous n'avions pas vue, la chute d'un corps unique qui entraîne un effroi collectif, un corps tombé parmi nous tous."

 

Don DeLillo (né en 1936), L'Homme qui tombe - traduction de Marianne Véron

 

 

Igor Maloratsky, Hommage

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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 08:32

"J'attendis le bus devant l'église, en compagnie de deux religieuses disparaissant sous l'étoffe lourde et grossière de ces volumineux habits noirs que je n'avais jamais eu l'occasion d'étudier d'aussi près. À cette époque, une robe de nonne tombait jusqu'aux pieds, et ce détail - ainsi que l'arceau de tissu empesé, d'un blanc étincelant, qui encadrait sévèrement leurs visages en leur interdisant toute vision latérale, guimpe rigide enserrant le crâne, les oreilles, le menton et la nuque, et elle-même assujettie à un sous-voile blanc - faisait des religieuses en costume traditionnel les créatures à l'aspect le plus moyenâgeux qu'il m'ait été donné de voir, plus déconcertantes encore que les prêtres aux lugubres allures de croque-morts. [...]

Ces deux religieuses comptaient sans doute parmi celles qui réglaient la vie des orphelins et enseignaient à l'école de la paroisse. Ni l'une ni l'autre ne faisait attention à moi et, sans la compagnie d'un petit facétieux comme Earl Axman, je n'osais les regarder qu'à la dérobée. [...] Malgré la gravité de ma mission secrète, cet après-midi là, malgré ses enjeux, j'étais incapable de me trouver à rpoximité d'une nonne, et a fortiori de deux, sans me vautrer dans des pensées plutôt crapuleuses de petit Juif.

Les deux religieuses prirent les sièges situés immédiatement derrière le chauffeur, et, bien que la plupart aient été vides, je m'assis de l'autre côté du couloir central, sur le siège le plus proche du tourniquet et de l'urne à monnaie. Je n'avais pas l'intention de m'y installer au départ, je ne comprenais pas pourquoi je l'avais fait, mais au lieu de changer de place pour me préserver de ma propre curiosité débridée, j'ouvris mon cahier en feignant de faire mes devoirs. J'espérais tout en le redoutant les entendre parler catholique."

 

Philip Roth (né en 1933), Le Complot contre l'Amérique - traduction de Josée Kamoun

 

 

Jean-Paul Lemieux (1904 - 1990), Les Ursulines

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 10:18

"Je ne savais pas. Je ne savais plus quelle était la loi, ni ce qui pourrait être légal ou illégal. Apparemment je ne savais même plus si mon propre père, qui venait de descendre avec ma mère, était vraiment vivant, ou s'il faisait seulement semblant, ou encore si l'ambulance était en train de le véhiculer, mort. Je ne savais plus rien. Je ne savais plus pourquoi Alvin était un mauvais garçon, au lieu d'en être un bon. Je ne savais plus si j'avais rêvé qu'un agent du FBI m'avait questionné dans Chancellor Avenue. Ça devait être un rêve mais, d'un autre côté, impossible puisque tous les autres disaient avoir été questionnés, eux aussi. À moins que ça ne fasse partie du rêve. La tête me tournait, je crus que j'allais m'évanouir. Je n'avais encore jamais vu personne s'évanouir, sauf au cinéma, et je ne m'étais encore jamais évanoui moi-même. Jamais non plus je n'avais regardé ma maison depuis le trottoir d'en face en regrettant que ce soit la mienne. Jamais je n'avais eu vingt dollars en poche. Jamais je n'avais connu quelqu'un dont le père s'était pendu dans le placard. Jamais encore je n'avais été obligé de grandir à ce rythme.

Jamais encore, le grand refrain de l'année 1942.

"Appelle maman, ça vaudra mieux, dis-je à mon frère. Appelle maman et dis-lui de rentrer tout de suite !" [...]

Je gardai le lit six jours, avec une forte fièvre. J'étais si faible et si prostré que le médecin de famille passait tous les soirs surveiller l'évolution de mon état, dans cette maladie infantile banale, qu'on appelle pourquoi-c'est-plus-comme-avant."

 

Philip Roth (né en 1933), Le Complot contre l'Amérique - traduction de Josée Kamoun

 

http://sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/Chaplin_The_Kid.jpg

 

Jackie Coogan dans le film The Kid.

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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 06:52

"Earl Axman avait dix ans, et il était au cours moyen deuxième année. Il habitait avec sa mère l'immeuble de brique jaune à trois étages construit trois ans plus tôt sur le vaste terrain vague à l'angle de Chancellor Avenue et Summit Road, presque en face de l'école primaire. Auparavant, il avait vécu à New York. Son père, Sy Axman, était musicien dans l'orchestre Casa Loma, dirigé par Glen Gray, il y jouait du saxophone ténor aux côtés de Glen Gray, lui-même saxo alto. Mr Axman avait divorcé de la mère d'Earl, une belle blonde au physique d'actrice qui avait brièvement chanté dans l'orchestre avant la naissance de mon camarade; mes parents disaient qu'elle était de Newark, que c'était une brunette, une petite Juive nommée Louise Swig qui s'était installée à South Side et s'était fait un nom dans les revues musicales au YMHA (Youg Men's Hebrew Association). De tous les garçons que je connaissais, Earl était le seul à avoir des parents divorcés; il était aussi le seul à avoir une mère très maquillée, avec des corsages échancrés, des jupes amples à volants, avec un grand jupon gonflant dessous. Du temps qu'elle était avec Glen Gray, elle avait enregistré la chanson "Gotta Be This or That", et Earl me passait souvent le disque. Je n'avais jamais rencontré de mère qui lui ressemble. Earl ne l'appelait pas m'man ou maman, il l'appelait - ô scandale - Louise. Dans sa chambre, elle avait une penderie pleine de jupons, et lorsque Earl et moi étions seuls, il me les montrait. Il m'en laissa même toucher un, une fois, en me chuchotant, devant mon indécision : "Tu peux toucher partout." Puis il ouvrit un tiroir et me montra ses soutiens-gorge, me proposant de nouveau de m'en laisser toucher un. Cette faveur-là, je la déclinai pourtant : à l'âge que j'avais, je pouvais encore me permettre d'admirer un soutien-gorge de loin."

 

Philip Roth (né en 1933), Le Complot contre l'Amérique - traduction de Josée Kamoun

 

http://cache2.allpostersimages.com/LRG/17/1723/TQ53D00Z.jpg

 

Bernard Villemot (1911 - 1989), Bally

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 07:21

«          J’en suis venu à considérer l’année suivante comme celle où nous trouvâmes tous un accommodement avec notre vie, aussi amère fût-elle. Non pas que nous parvînmes à la sérénité, mais plutôt que nous cessâmes de lutter, tous les trois – Lucy, Jack et moi. Ou peut-être dois-je dire Lucy et moi. Jack avait arrêté de lutter des années auparavant. Je crois que c’est pour cette raison qu’il était encore en vie.

            - L’âge mûr, c’est quand on abandonne la lutte, me dit Dorothy Cameron après que je me fus confié à elle. La sagesse conventionnelle soutient qu’on ne devient adulte qu’à quarante ans, mais les vieux savent que mûrir consiste en fait à renoncer. La maturité, c’est la passivité en robe de soirée.

            - C’est une horrible façon de se dégonfler, vu sous cet angle, déclarai-je. Lâcher les rênes comme ça, après avoir dirigé sa vie pendant tant d’années…

- Mais on ne l’a pas dirigée. On devient enfin adulte lorsqu’on comprend qu’on ne l’a jamais fait. On cesse de se tortiller comme une grenouille embrochée, on se laisse emporter par le courant. On arrive aussi vite et on se sent beaucoup mieux pendant le voyage.

            En quittant Dorothy, je me sentis nettement moins admirable et beaucoup plus mou mais je me rendis compte que la dérive à laquelle nous cédions tous était peut-être plus douce que nos efforts angoissés, désespérés pour devenir meilleurs. Nous ne ferions ainsi le bonheur de personne – et surtout pas le nôtre – mais pour moi comme pour Jack et sans aucun doute pour Lucy, dont le feu était enfin éteint, cette stase avait une certaine douceur, comme un port sans attrait où l’on aborde après des années d’une magnifique tempête. Je crois que si j’avais alors entendu un dernier grand appel à la vie et à la gloire, j’aurais fait demi-tour et me serais enfui. »

 

Anne Rivers Siddons (née en 1936), Peachtree Road – traduction de Jacques Martinache

 

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Caspar David Friedrich (1774 - 1840), Le naufrage de l'Espoir

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11 juillet 2010 7 11 /07 /juillet /2010 06:22

            « Ces vendredis soir où je partais avec la Fury, orchidée blanche à la main, donnaient presque plus de satisfaction à mes parents que tout ce que j’avais jamais fait, ce qui me rendait obscurément agressif et maussade. J’allais au bal d’humeur morose mais vêtu correctement. Mon père m’avait conduit chez John Jarrell pour m’équiper d’un magnifique smoking, le seul que j’aie jamais possédé. Je le portais sur une chemise à plis d’une blancheur aveuglante, avec un col mou et des manchettes. Une large ceinture et un nœud papillon de satin noir complétaient ma tenue, à laquelle les boutons de manchettes en or et onyx ainsi que les boutons de chemise en nacre de mon grand-père Redwine ajoutaient une note élégante. 

Ma mère me les avait offerts pour le premier bal de la saison et avait insisté pour les fixer elle-même sur ma chemise. Tandis qu’elle se penchait vers moi, je sentais la fragrance douce-amère de « Calèche », d’Hermès, qui était son parfum cet automne-là, et l’odeur de fleur, propre et légère, du shampoing qu’utilisait son coiffeur. N’ayant pas l’habitude d’être aussi près de ma mère, j’éprouvai une puissante envie de la repousser et de m’enfuir. Elle se tourna à demi, je fermai les yeux pour ne pas voir le sillon nacré de ses seins dans son décolleté en forme de trou de serrure. Elle se redressa, posa les mains sur mes épaules, bras tendus, et m’examina de ses yeux sombres voilés de larmes.

- Mon bel homme, fit-elle. Mon petit blondinet devenu grand qui part courir le monde en laissant sa maman seule. Cela me fend le cœur que tu me quittes, Sheppie.

Comme je n’allais pas plus loin que le coin de la rue pour chercher Sarah et parcourir ensuite cinq kilomètres au maximum, je trouvai ces larmes sans objet et me sentis gêné de ce brin de mélodrame monté à mon intention.

            - Je ne vais nulle part, maman, soupirai-je.

            - Si, Sheppie, dit-elle avec son sourire d’odalisque. Tu iras très loin dans la vie, je l’ai toujours su. Ton père ne s’en rend pas compte, moi si. Tu es un garçon très particulier, et tu seras un homme très particulier aussi. Doux, sensible, plein de talents. Et tellement beau ! Regarde-toi. Tu es aussi beau que Leslie Howard ce soir avec ton smoking neuf. Oh ! je suis jalouse, Sheppie. Toutes les filles seront folles de toi. Je parie que la moitié d’entre elles sont déjà amoureuses de toi. Tu feras un merveilleux mari et tu oublieras ta pauvre mère. Mais un jour, tu verras qu’aucune femme ne t’a aimé comme elle.

            Elle se pencha pour m’embrasser, les yeux mi-clos, avec un sourire que je ne lui avais jamais vu, lent et secret, se déployant comme un tentacule. Pris de panique, je me dégageai, me tournai vers mon reflet dans le miroir. Un homme blond aux yeux ahuris me regardait, grand, violemment effrayé. Il me parut si totalement étranger que, pendant un instant, je me sentis totalement déplacé dans ma propre peau. Puis ma mère partit de son rire indulgent et le monde reprit sa place en tournoyant. »


Anne Rivers Siddons (née en 1936), Peachtree Road – traduction de Jacques Martinache

 

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Gustave Moreau (1826 - 1898), Œdipe et le Sphinx (détail) 

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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 06:22

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Robert Desnos (1900 - 1945), Chantefables et chantefleurs


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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 06:34

"    C'est un grand et bel homme très bien habillé. Il parle avec autorité, il écrit intelligemment, il n'a aucun mal à tenir une conversation en français et en allemand - dans le monde de l'art, visiblement, il a du prestige. Mais pas auprès de moi. Les carences paternelles sont à l'origine de sa souffrance. Dès qu'il est en ma présence, c'est l'hémorragie interne. Dans son travail, il est actif, sain, solide, toujours à la hauteur, mais il suffit que j'ouvre la bouche pour paralyser tous ses points forts, et si c'est lui qui parle, il suffit que je me taise pour miner tout ce qui le rend efficace. Je suis le père qu'il n'arrive pas à terrasser, le père dont la présence le réduit à l'impuissance. Pourquoi ? Peut-être parce que je n'ai pas été présent, justement. Dans mon absence, j'étais une terreur. Dans mon absence, je n'avais que trop de relief. [...]

     Nous ne savons que nous rabaisser l'un l'autre, mais pas dans la bonne vieille tradition. Parce que Dostoïevski mis à part, c'est en général la version inverse qui prévaut : le père représente l'autorité coercitive, le fils est incorrigible, et le châtiment advient donc dans l'autre sens. N'empêche que Kenny continue de venir chez moi, et chaque fois qu'il tire la sonnette, je lui ouvre. "Elle a quel âge, ta maîtresse ? je lui demande. Elle a une liaison avec un homme marié de quarante-deux ans, père de quatre enfants, son patron. Elle ne doit pas être un modèle de vertu ! Il n'y a que toi qui sois un modèle de vertu - toi et ta mère." Je voudrais que tu l'entendes parler de cette fille. Une chimiste qui a un diplôme d'histoire de l'art. Et en plus elle joue du hautbois. "Formidable, lui dis-je. Jusque dans l'adultère, il faut que tu sois mieux que moi." Il refuse d'ailleurs de s'appliquer le mot adultère. Son adultère à lui n'a rien à voir avec celui des autres. Il s'y engage bien trop pour que sa liaison mérite ce nom. Or moi, justement, je ne sais pas m'engager. Mes adultères n'étaient pas assez sérieux pour lui.

     Soit. J'ai en effet évité qu'ils le deviennent."

 

Philip Roth (né en 1933), La bête qui meurt - traduction de Josée Kamoun



Salvador Dali (1904 - 1989), Saint Georges terrassant le dragon

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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 08:57

«          Nous avons descendu l’escalier d’acier en colimaçon qui mène à la bibliothèque, j’ai trouvé un grand volume de reproductions de Vélasquez, et nous nous sommes assis côte à côte pour en tourner les pages pendant quinze minutes, quart d’heure palpitant – et édifiant pour elle comme pour moi. Elle, elle découvrait Vélasquez, et moi je redécouvrais l’imbécillité délicieuse du désir érotique. Mais quel verbiage ! Et que je lui montre Kafka, et que je lui montre Vélasquez… pourquoi fait-on ces choses ? Ma foi, c’est qu’il faut bien faire quelque chose, justement ; ce sont les voiles pudiques de la danse amoureuse. À ne pas confondre avec la séduction. Il ne s’agit pas de séduction. Ce qu’on déguise, c’est son mobile même, le désir érotique à l’état pur. Les voiles dissimulent la pulsion aveugle. Pendant qu’on babille, on se figure à tort, comme elle, qu’on sait ce qu’on fait. Sauf qu’on n’est pas en train de s’entretenir avec un avocat ou un médecin pour savoir si on va recourir à ses services ; là, rien de ce qui va se dire ne changera le cours des choses. On sait où on veut en venir, on sait qu’on va y venir et que rien ne vous arrêtera. Rien de ce qui va se dire n’y changera quoi que ce soit.

            La farce que la biologie joue aux humains, c’est qu’ils sont intimes avant de savoir quoi que ce soit l’un de l’autre. À l’origine, on comprend tout. On est attiré par la surface de l’autre, mais on le saisit d’instinct dans la plénitude de son volume. Il n’est pas l’attirance soit symétrique : elle est attirée par ceci, toi par cela. C’est épidermique, ça relève de la curiosité, et puis crac, le volume apparaît. C’est plaisant qu’elle soit cubaine, que sa grand-mère soit ci, que son grand-père soit ça, c’est sympathique que je joue du piano et que je possède un manuscrit de Kafka, mais ce n’est qu’un détour par rapport à notre destination commune. Ça fait partie de l’enchantement, sans doute, mais je m’en passerais volontiers. Moi, le sexe suffit à m’enchanter. »


Philip Roth (né en 1933), La bête qui meurt - traduction de Josée Kamoun

 

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Le Bernin (1598 - 1680), Le rapt de Proserpine (détail)

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