Dimanche 3 août 2008
"Une femme de trente-cinq ans, à l'âge des grandes passions violentes, qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses
amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer autrement, embrasser autrement, qu'elle doit être une Didon et non plus une Juliette, écoeurerait infailliblement neuf amants
sur dix, même s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons de leur éloignement.
Comprends-tu ? - Non. - Je l'espérais bien.
A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini pour moi, mon amie.
Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser interminable, éperdu, d'un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire clair : "C'est bon, mon gros chien !" Alors je t'aurais battue.
Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes que tu as trouvés sans doute dans La Cuisinière bourgeoise, Le Parfait jardinier et Les Eléments d'histoire naturelle à l'usage des classes inférieures. Mais cela n'est rien encore.
La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe. Musset a dit :
Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles
ou grotesques !... Oh ! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin ?
Je les ai collectionnés, mais, par amour pour toi, je ne les montrerai pas.
Et puis tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher un "Je t'aime !" exalté en certaines occasions si singulières, qu'il me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants où cette parole-là : "Je t'aime !" est si déplacée qu'elle en devient inconcevante, sache-le bien."
Guy de Maupassant (1850 - 1893), "Mots d'amour", publié dans Gil Blas

Comprends-tu ? - Non. - Je l'espérais bien.
A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini pour moi, mon amie.
Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser interminable, éperdu, d'un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire clair : "C'est bon, mon gros chien !" Alors je t'aurais battue.
Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes que tu as trouvés sans doute dans La Cuisinière bourgeoise, Le Parfait jardinier et Les Eléments d'histoire naturelle à l'usage des classes inférieures. Mais cela n'est rien encore.
La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe. Musset a dit :
Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles
ou grotesques !... Oh ! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin ?
Je les ai collectionnés, mais, par amour pour toi, je ne les montrerai pas.
Et puis tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher un "Je t'aime !" exalté en certaines occasions si singulières, qu'il me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants où cette parole-là : "Je t'aime !" est si déplacée qu'elle en devient inconcevante, sache-le bien."
Guy de Maupassant (1850 - 1893), "Mots d'amour", publié dans Gil Blas

René Magritte (1898 - 1967), Les amoureux



