"Elle avait bien cru perdre son amant au moment où celui-ci s'était marié. D'abord, elle avait été soutenue par un mouvement d'indignation contre la brutalité
sournoise de sa fuite. Mais elle n'avait point le sens de la révolte contre les hommes et elle était profondément entichée elle-même des considérations d'établissement qui avaient motivé la
démarche de Camille. Elle avait senti aussi dans une fuite aussi brusque un hommage de Camille au pouvoir charnel qu'elle avait sur lui. Elle avait eu des coups de colère, des mouvements
injurieux, et puis, peu à peu, plus rien que des larmes.
Sa patronne et ses camarades - car elle était encore vendeuse - l'avaient vue dépérir. C'était le second coup qu'elle recevait de la vie, et c'était un coup de trop.
Elle qui était toute soumission et toute modestie ne s'en sentait pas moins écrasée. Elle n'avait pas demandé à ce sénateur, à ce jeune avocat ce qu'ils lui avaient avant tout refusé, qu'ils lui
partageassent leur avantage social; mais elle avait été frustrée par leur abandon de cela même dont elle se contentait si généreusement, de deux heures d'affection chaque jour. Sa bonté physique
et morale agonisait de se voir refuser ses dons. Elle qui était faite pour tant donner, on refusait d'accepter d'elle quoi que ce fût. Et puis, elle était faite pour un seul homme, elle ne
pouvait pas se déprendre et s'éprendre sans un effroyable dommage intérieur."
Pierre Drieu la Rochelle (1893 - 1945), Rêveuse bourgeoisie
Henri Gervex (1852 - 1929), Portrait de la couturière Madame Paquin
par Agnès
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